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Se faire des peurs … scientifiquement!

L’utilisation des cellulaires est-elle cancérigène? Et les lignes haute-tension? Et les couvertures chauffantes? Les risques pour notre santé semblent se multiplier à vue d’œil! En fait, ce qui se multiplie, c’est une sorte d’étude scientifique très particulière : les études dites « épidémiologiques ». Le mot fait peur, mais rassurez-vous : sans le savoir, vous les connaissez bien.

Ce genre d’étude fait régulièrement les manchettes. Et elles ne concernent pas seulement le cancer. Par exemple, on apprenait récemment que, contrairement à ce qu’une étude antérieure avait avancé, la pratique de l’allaitement maternel n’est pas liée au quotient intellectuel des enfants. C’est un cas assez typique : une étude affirme avoir trouvé un lien, puis une autre affirme le contraire. « Les gens ne savent plus à quel scientifique se vouer », résume le journaliste Michel Legault, titulaire de la chronique Santé Médecine au magazine L’actualité. « Les gens sont exaspérés des apparentes contradictions de la science », ajoute-t-il.

À ce titre, les études épidémiologiques sont particulièrement susceptibles de se contredire. Pourquoi? Parce que ce type d’étude peut uniquement nous renseigner sur l’existence de relations de corrélation (voir encadré), par exemple entre l’allaitement et le quotient intellectuel. Autrement dit, ces études sont incapables de faire la preuve de l’existence de relations de cause à effet. Malheureusement, à lire les nouvelles scientifiques dans les journaux, on a souvent l’impression contraire. D’après Michel Legault, cette impression vient souvent des titres : pour rendre les articles plus attrayants, les rédacteurs en chef n’hésitent pas à proposer des titres qui entraînent des glissements de sens. « Je dois me battre chaque fois », dit-il. Par exemple, le titre « L’allaitement serait lié au QI » pourrait devenir « L’allaitement augmente le QI ». Un verbe d’action rend le titre plus intéressant, vous ne trouvez pas ?

Mais pourquoi la plus récente étude sur l’allaitement arrive à un résultat différent? C’est parce qu’elle a pris en considération un facteur jusqu’alors ignoré : le profil socioéconomique des mères. Il se trouve que l’allaitement est plus fréquent dans les milieux plus aisés et plus éduqués! Dans le jargon des chercheurs, il s’agit là d’un « facteur de confusion ». Une fois ce facteur pris en compte, le lien entre allaitement et QI disparaît. Toutefois, on peut se demander si ce « bénéfice » de l’allaitement va disparaître aussi facilement de la tête des gens. Il semble en effet que les réfutations soient moins mémorables, moins intéressantes : « les gens trouvent ça plate! », observe tout bêtement M. Legault. Il n’est donc pas surprenant que les médias les évitent. Bizarrement, les lecteurs ne semblent pas considérer les réfutations sur le même pied que les recherches qui établissent des liens. « Les gens restent sceptiques », affirme Mme Sylvie Cardin, professeur à la faculté de médecine de l’Université de Montréal, « on entend souvent dire : ce n’est pas parce qu’une étude dit que ça ne marche pas que ça ne marche pas », ajoute-t-elle. La popularité des traitements homéopathiques est peut-être le meilleur exemple de ce phénomène : malgré les innombrables réfutations, les gens continuent d’y croire. Cette préférence pour les résultats qui confirment nos croyances est d’ailleurs un « défaut » du cerveau humain bien connu : le « biais de confirmation ». En vertu de ce principe, il est même probable que les irréductibles de l’homéopathie aient cessé de lire cet article…

Au-delà de toutes ces difficultés d’interprétations, les lecteurs semblent apprécier être informés des risques pour la santé, même lorsqu’ils sont très hypothétiques. Ces risques sont malheureusement parfois trop pris au sérieux : les gens n’hésitent pas à modifier leurs habitudes en fonction de ces nouvelles informations, sans égard aux inconvénients potentiels. « Pour éviter un péril, ils n’hésitent pas à risquer d’en subir un plus grand encore », rappelle le journaliste Michel Legault. Par exemple, de peur d’être atteint du cancer colorectal, les gens voudront peut-être cesser de manger de la viande rouge, mais sans considérer les apports de la viande rouge sur leur santé. Ce phénomène fait dire à certains spécialistes que nous souffrons d’une surdose… d’information sur les risques! Comme quoi c’est parfois mauvais pour la santé de se faire des peurs…